TÉMOINS – Le projet de loi anti-bulls débattu jeudi à l’Assemblée nationale ne menace pas seulement l’existence de cette émission. Cela met également tout un écosystème en danger, font valoir ses militants.

La tauromachie est toujours un scandale. Dès le XVIe siècle, le pape Pie V l’interdit dans toute la chrétienté, estimant que l’homme y risquait sa vie pour une raison qui n’en valait pas la peine. A la fin du XVIIIème siècle, les arguments économiques et sociaux deviennent dominants. Aujourd’hui, la tauromachie fait face à une nouvelle menace, cette fois au sein même du corps législatif français. Ce jeudi 24 novembre, l’Assemblée nationale examine le projet de loi du député LFI Aymeric Caron, dont l’objectif est de l’interdire sur tout le territoire.

Si le texte est rejeté en commission, il plante une nouvelle banderille symbolique pour cette tradition millénaire. Mais certainement pas la poussée. Parce que la tauromachie sait survivre aux menaces. « C’est un spectacle à la fois anti-moderne par excellence, mais aussi éternel et universel », résume Olivier Mageste, apoderado du jeune combattant Dorian Canton, son mentor et agent pour les profanes.

Le respect de l’animal

Les amateurs et militants taurins ont encore des arguments pour s’opposer à leurs cueilleurs, qui fondent le bien-être animal et rejettent la souffrance infligée aux animaux comme une valeur absolue. « Aujourd’hui, la souffrance animale est liée à la souffrance humaine. Quand un taureau est tué dans l’arène, nos adversaires voient des gens mourir, elle plaint Raphaël Raucoule, dit « El Rafi », un jeune et merveilleux matador nîmois. Les animaux et les anti-spécistes veulent que les humains soient mis à la même échelle que les animaux ».

Si un taureau et Aymeric Caron se noient dans une rivière, je sauverai Caron.

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Pourtant, la notion de respect de l’animal est centrale dans la tauromachie. Les bovins doivent être pendant cinq ans, un âge où ceux qui sont choisis sont condamnés à entrer dans le domaine, un hectare à s’épanouir à l’état sauvage.

Le taureau est aussi l’animal que le jeune torero « respecte le plus au monde ». « C’est lui qui m’inspire chaque jour à me dépasser, qui me fait rêver chaque nuit. C’est l’animal qui me dépasse et me donne le plus d’émotions », dit-il. Pour lui, « le vrai animal, c’est l’éleveur de taureaux qui se lève tous les matins, qu’il vente ou qu’il pleuve, pour mettre de l’herbe sur les bêtes ». Mais pour Benjamin Cuillé, éleveur dans le Gard, il faut oublier l’essentiel : « C’est encore des animaux ». « Si un taureau et Aymeric Caron se noient dans une rivière, je sauverai Caron », plaisante-t-il.

Un combat loin d’être gagné d’avance

Surtout, tous les acteurs du monde de la tauromachie s’accordent sur une chose : la notion de combat est inscrite dans la race du toro bravo, qui est élevée à cet effet. « Dans le génome, le taureau a ce trait. Lorsqu’il est blessé, il retourne au combat, où tous les autres animaux restent cachés », explique Rafi. Cet animal est né pour se battre. Contre l’homme ou contre ses congénères. «Chaque année, de nombreux taureaux meurent dans les fermes parce qu’ils s’entretuent. Il y a cette horreur incomparable en eux », dit le torero.

Les toreros souffrent, prennent beaucoup de coups. Certains sont morts ou resteront handicapés à vie.

Mais concernant la lutte contre les taureaux, la raison est à entendre : les matadors, ceux qui mettent à mort le taureau, seraient des « assassins », qui tuent « pour le plaisir ». Mais, « Je mets ma vie en jeu chaque fois que je fais face à un taureau. Il a deux cornes et risque de m’attraper et de me tuer à tout moment », se souvient Rafi. Le combat est loin d’être gagné d’avance : « Les toreros souffrent, reçoivent de nombreux coups. Certains d’entre eux sont décédés ou resteront handicapés toute leur vie », souligne Olivier Mageste. Ce sont les valeurs que le torero entend protéger à travers l’acte funéraire du torero : « Héroïsme, grandeur, bravoure », énumère l’apoderado. Tant d’idées aujourd’hui ont été oubliées, discréditées et jetées à la poubelle de l’histoire.

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« Tuer un taureau n’apporte aucune joie au combattant. C’est un moment de vérité, quand le matador se rend, un moment d’engagement », raconte Dorian Canton, jeune combattant prometteur de 21 ans originaire du Béarn. De toute la vie taurine, c’est sans doute la plus belle mort qu’un homme puisse offrir à une vache. « Tout autre type de bétail est engraissé à l’âge de six mois, puis il va à l’abattoir et reçoit une balle dans la tête. Il n’y a pas de sens dans ce monde », a répété Rafi.

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Plus que la corrida, une affaire de culture et de traditions

Mais la vraie motivation du matador est dans les tribunes. Avant tout, la corrida est « un spectacle pour le peuple et pour le peuple », rappelle le jeune homme. « Nous vivons pour cette sorte d’euphorie née de l’osmose entre le torero et le taureau, qui se répercute ensuite dans les gradins », dit-il. Si un récent sondage Ifop pour Le Journal du Dimanche indique que 74% des Français se disent aujourd’hui favorables à l’interdiction des corridas, Rafi souligne que les sondages d’opinion locaux atteignent un pic à plus de 80% souvent contre l’élimination des corridas. Et environ 200 spectacles annuels le prouvent : la tauromachie attire toujours les foules.

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Car c’est avant tout une question de culture, de traditions, celles du pays de Nîmes, Arles, Béziers et Bayonne, celles qui s’étendent de la Camargue au Pays Basque, en passant par l’embouchure de l’Aude. Plus que des spectacles, la tauromachie est un art de vivre, et Benjamin Cuillé, l’éleveur de taureaux de combat de la Gardaí, c’est beaucoup. Nous ne vivons que de cela et de cela. Et on ne pourrait pas vivre autrement. » Ce projet de loi, abondamment dorien Canton, est « une atteinte à notre passion, mais surtout à notre identité ».

Interdire la tauromachie ne mettrait pas seulement fin à une tradition millénaire. Elle mettrait également en danger tout un écosystème, préservé de la construction et de la concrétisation par la simple existence de taureaux de combat, soutiennent éleveurs et toreros. « Nous ne vivons pas dans l’espace mais dans la géographie », argumente Olivier Mageste. Et Rafi de dire : « Ce qu’on aime, c’est la vie créée autour de ce spectacle, c’est la fête, la transmission. C’est un processus plein de vie, qui ne se limite pas à la mort du taureau ». Une chose est sûre : aujourd’hui, la corrida interroge, émeut, choque, mais ne laisse jamais de marbre.

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