Et si demain chaque pays développait son propre internet et fermait ses frontières numériques ? Ceci est maintenant appelé « splinternet » ou fragmentation Internet. « Le terme n’est pas scientifique, mais il est à la mode », attaque Clément Perarnaud, spécialiste des questions de politique numérique européenne et de gouvernance de l’internet. Pour Ophélie Coelho, chercheuse indépendante en géopolitique numérique, plusieurs facteurs expliquent la multiplication des débats sur le sujet.

Un rapport du Parlement européen publié en juillet explique ce phénomène et ce que pourrait signifier un « internet en morceaux ». « Dans notre rapport, nous ne disons pas que ‘Splinternet’ existe ou que cela va arriver tout de suite. Nous nous intéressons plus à cette tendance à une fragmentation progressive des réseaux Internet », rapporte Clément Perarnaud, l’un des co-auteurs.

Définition de « splinternet »

Mais déjà « Splinternet », ça veut dire quoi ? C’est la contraction d’un terme anglais « Splintering of the Internet », qui signifie essentiellement la fragmentation d’Internet. « En France, on pourrait aussi parler de la balkanisation d’Internet », explique la chercheuse Ophélie Coelho. A priori n’a rien à voir avec le célèbre couple Levallois, mais avec le processus de division d’un État en plus petits morceaux, qui était largement lié à l’Europe du Sud-Est, la région des Balkans.

Mais, dit-elle, « parler de ‘Splinternet’, c’est en quelque sorte méconnaître le fonctionnement d’Internet. Car à l’origine, le terme Internet vient de Internetting, la contraction de l’anglais interconnected network, ou l’idée de l’interconnexion des réseaux ». Internet La technologie n’est pas par essence un objet technique global car sa taille dépend finalement de la nature et du nombre de réseaux que l’on décide de connecter.Ce que Clément Perarnaud résume également : « Internet est déjà fragmenté par nature, c’est un réseau de réseaux ».

Plusieurs sortes de « splinternet »

Et derrière ce terme emprunté à l’anglais, on retrouve une fragmentation à plusieurs niveaux. La plus évidente, et probablement la plus connue, est la géopolitique. « Connecter un réseau est un choix humain, politique », précise Ophélie Coelho. Comment les États modifient-ils leurs structures pour adapter Internet à leurs frontières nationales ? C’est notamment le problème de la Chine et de sa Grande Muraille virtuelle, du Grand Pare-feu, ou de la Russie et de son RuNet. Les deux chercheurs citent également l’Inde, l’Iran, la Corée du Nord, ainsi que plusieurs pays africains. « Certains pays pourraient décider de couper l’accès aux réseaux ou à divers services numériques comme les réseaux sociaux, comme ce fut le cas par exemple en Ouganda dans les jours qui ont précédé les élections de 2021.

Mais il est important de noter que les facteurs politiques ne sont pas les seuls à accélérer la fragmentation. Selon Clément Perarnaud, des problèmes commerciaux, technologiques et techniques contribuent également au phénomène « Splinternet ». Il cite notamment la création de « silos technologiques », prenant l’exemple de Google. « C’est la capacité d’une entreprise économiquement consolidée avec une forte centralisation des services à posséder sa propre infrastructure technique. Ainsi, en installant ses propres câbles sous-marins notamment, des protocoles conçus en interne sur des technologies propriétaires, accompagnés d’un accès direct aux données et services de milliards de consommateurs, Google crée son propre réseau. Ce phénomène, qui contribue à la fragmentation à l’échelle mondiale, est appelé « le processus de plateformisation d’Internet ».

La Chine est-elle le seul pays à chercher l’indépendance numérique ?

Souvent citée en premier quand on parle de souveraineté numérique fermée, la Chine présente encore des visages différents sur sa vision de la gouvernance de l’internet. « Ce n’est pas juste de parler d’indépendance numérique totale, il y a trop d’interdépendances dans toutes les dimensions qui composent le numérique, même si elle revendique la revendication, analyse Ophélie Coelho. On peut parler de protectionnisme ciblé ». point commun avec les États-Unis, qui n’appliquent pourtant pas la même logique de censure. Dans le cas de la Chine, le protectionnisme numérique se mêle à l’idéologie du parti-État », ajoute-t-elle. Et sans oublier qu’elle n’est pas toujours à l’origine des choix de fermeture, surtout des embargos qui la touchent, « comme ce fut le cas avec Android », et qui la poussent à ses propres solutions technologiques venues de Chine créer

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Bien sûr, la Chine n’a pas le monopole de la fermeture de son réseau. La Russie est aussi beaucoup évoquée, surtout depuis le début de la guerre en Ukraine, mais RuNet est en fait beaucoup plus long. L’Inde erre aussi dans ce domaine, comme l’Afghanistan, le Myanmar, etc., selon les houles politiques de chaque pays. « La fragmentation d’Internet propre à l’accès aux contenus en ligne va très probablement accélérer la prise en charge par les États des enjeux numériques », prévient Clément Perarnaud.

Quel rôle pour l’Union européenne ?

Et l’Union européenne dans tout ça ? « C’est un support à l’internet ouvert, mais d’une certaine manière il agit comme un catalyseur de la dégradation de ce processus, note le chercheur sur la politique numérique européenne et la gouvernance de l’internet. C’est une question qui n’est pas centrale dans le discours de la L’UE est, elle a été évoquée dans le cadre du droit à l’oubli ou de la neutralité du net, mais plus globalement. »

Ainsi, le rapport préparé devrait « définir quelles sont les fragmentations nécessaires dans une société démocratique, afin d’ancrer toute forme de fragmentation comme une dérogation, ce qui est justifié par les principes des droits de l’homme. Ce peut être, par exemple, le droit à la protection des données et à la vie privée ». Cette volonté pieuse, qui prône une séparation nécessaire, au-delà de l’enjeu économique ou géopolitique, rejoint le point de vue d’Ophélie Coelho. « Le ‘Splinternet’ est un phénomène mouvant. Nous ne devons pas porter l’idéal d’un Internet mondial comme une fin. »

Plusieurs facteurs aggravants mettent aujourd’hui la lumière sur les risques de « splinternet »

Globalement, si le terme « Splinternet » et la gouvernance mondiale de l’Internet s’invitent de plus en plus dans les débats, c’est grâce à des causes multifactorielles. « Ces dernières années, la polémique du Health Data Hub, qui porte sur le choix par Microsoft d’héberger et de traiter les données de santé françaises, a contribué à faire la lumière sur des dépendances à des services extraterritoriaux largement hors de notre juridiction », vise le spécialiste de la géopolitique numérique. « La pandémie, le conflit en Ukraine, l’actualité juridique tant en Europe qu’aux Etats-Unis, mais aussi les choix d’investissement des Big Tech américaines ou chinoises, qui ont une influence immense et des moyens financiers colossaux, et les immenses infrastructures, participent également à cette On peut ajouter à cela la peur évidente et l’utilisation politique de l’opposition entre le monde ouvert et le monde fermé, le splinternet est un terme très médiatique, c’est devenu un mot à la mode. Sexy limiter le « splinternet » ? en un seul mot on a la concentration des conflits idéologiques entre le monde libre d’un côté et le monde fermé et dictatorial de l’autre », résume-t-elle.

Mais pour les deux experts, il n’est pas possible de basculer dans une peur collective. « Rien n’est impossible, avoue Ophélie Coelho, et techniquement on peut toujours créer des réseaux fermés qui n’ont accès qu’aux ressources numériques présentes sur le territoire. Pourtant, le danger n’est pas global, mais local, là où dans un contexte, où l’on se qualifie de autoritaire, un pays décide de fermer complètement ses frontières numériques afin de contrôler ou de restreindre la capacité d’action de sa population. Rien de nouveau : à une autre époque on pouvait couper les câbles télégraphiques ou téléphoniques. Et on a toujours compris comment on reconnectait les fils.