FIGAROVOX / TRIBUNE – Pour l’avocat Timothée Dufour, les bergers voient leurs revenus chuter et les conséquences de l’augmentation des attaques contre les troupeaux sont lourdes pour ce métier, générant du stress voire de la dépression.

Timothée Dufour est avocat au Barreau de Paris. Elle agit pour le compte des agriculteurs, des syndicats agricoles et des chambres d’agriculture.

L’actualité de cette rentrée a notamment porté sur les protestations des éleveurs qui en ont marre des récentes attaques de troupeaux par certains prédateurs, dont les loups et les ours.

Le 3 juillet 2022, près de 170 moutons sont tombés d’une falaise à Aulus-les-Bains en Ariège. En réponse, les parlementaires ont alerté Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, sur l’urgence de la situation en raison des « menaces posées par la prédation des ours ».

Le 26 septembre, des centaines de manifestants se sont rassemblés à Mende en Lozère pour alerter sur les multiples attaques de loups enregistrées ces dernières semaines dans la région. Plus récemment, le 18 octobre, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Foix pour soutenir six représentants anti-ours, poursuivis en justice par des associations écologistes, et pour dénoncer la présence d’ours dans les Pyrénées.

Les faits exposés ci-dessus sont loin d’être exhaustifs. Une lecture attentive de la presse régionale suffit pour s’en convaincre. Cependant, les différents articles ont accordé peu d’attention aux raisons de leur inquiétude et aux bienfaits du pastoralisme, qui est un mode de culture basé sur le pâturage des animaux et la valorisation des ressources naturelles.

Ceux qui ont échangé avec des éleveurs et des bergers se souviennent de leurs témoignages douloureux et poignants, particulièrement marqués par des expériences traumatisantes liées aux agressions qui ne cessent de se multiplier.

La prédation par les loups, au 31 juillet 2022, est en hausse de 20 % par rapport à 2021 à la même date, et près de 6 000 animaux ont été tués depuis le début de l’année. Quant aux attaques d’ours, 370 signalements de dégâts les concernant ont été enregistrés en 8 mois.

Au-delà des considérations économiques marquées par la perte de revenus, leur croissance a de lourdes conséquences émotionnelles en termes de stress pouvant conduire à de véritables dépressions.

Eleveurs et bergers vivent dans une angoisse constante. Le matin, ils font le tour des parcs et de leur troupeau dans les montagnes, le ventre noué, se demandant ce qu’ils vont trouver comme cadavres, et cela encore et encore.

« L’existence d’une colère, d’un désarroi et d’un véritable abattement des professionnels du pastoralisme, qui ne sont ni mis en scène ni manipulés », a aussi été démontrée par les sociologues Frédéric Nicolas et Antoine Doré, dont le rapport de janvier 2022, commandé par la Caisse centrale de la MSA, était livré après deux ans de travail basé sur de nombreux entretiens et données statistiques.

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Leur anxiété ne peut être mesurée. C’est un élément perturbateur majeur, même en l’absence de prédation.

Outre les préoccupations légitimes des éleveurs, dont il faut tenir compte, le pastoralisme de montagne doit être défendu car c’est l’une des activités agricoles les plus écologiques. « Je le dis toujours : les bergers sont les premiers écologistes, que cela plaise ou non à certains », a déclaré à juste titre le président du Parc national des Pyrénées.

Qui, en effet, à part ces bergers et éleveurs, s’occupe encore d’entretenir les montagnes, de lutter contre le reboisement et la fermeture des espaces montagnards ?

Dans ce contexte, c’est toute la politique de gestion de ces espèces en France et en Europe qu’il faut revoir pour donner une réelle marge de manœuvre aux éleveurs.

Le pastoralisme représente à l’échelle de l’hexagone près de 2 millions d’hectares de pâturages d’altitude et plus de 60 000 exploitations, avec une concentration dans les massifs montagneux des Alpes, des Pyrénées et du Massif central.

Pourtant, les massifs constituent le territoire parmi les plus difficiles à rentabiliser et les plus fragiles, étant confronté aux problèmes sociétaux du monde rural, dont le déclin démographique. Le pâturage répond dans ces conditions à l’exigence de maintenir l’agriculture sur l’ensemble du territoire et au refus de son cantonnement à quelques bassins de production intensive.

De plus, le pâturage réduit les friches, contribue à réduire les avalanches en hiver et les incendies en été et joue ainsi un rôle essentiel dans l’aménagement du territoire, ce qui correspond à un besoin et une attente de la société.

Pourtant, les chiffres publiés par l’Office français de la biodiversité confirment l’explosion du nombre de prédateurs et ne plaident pas en faveur de la survie de cette pratique agricole. Le nombre de loups en France ayant bondi à 920 loups en 2022 contre 624 loups l’année précédente.

Une explosion démographique de prédateurs aux conséquences dévorantes pour nos éleveurs.

Dans ce contexte, c’est toute la politique de gestion de ces espèces en France et en Europe qu’il faut revoir pour donner une réelle marge de manœuvre aux éleveurs.

« Il n’y a pas de petit problème quand beaucoup de nos concitoyens sont touchés dans leur vie, dans leur espérance, dans leur travail quotidien, dans la simple envie de rester, de vivre, d’habiter à la campagne dans ces zones de montagne », avait déjà a rappelé Patrick Ollier à l’occasion de la création de la commission d’enquête sur les conditions de présence du loup en France en 2002.

Un problème qui touche douloureusement une activité essentielle à l’économie de nos montagnes et que nous devons résoudre.

Nous leur devons. Nous nourrir est leur travail. Le défendre est notre devoir.

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