Leonardo Del Vecchio : les cinq visages de l'empereur des lunettes de soleil

Ses propres employés l’imaginaient, à moitié sérieusement, continuer pendant des décennies. Mais à l’âge de 87 ans, l’impensable s’est enfin produit : Leonardo Del Vecchio, l’acharné fondateur du lunetier Luxottica, est décédé lundi soir sous mille aspects. Selon l’agence de presse italienne AGI, il était hospitalisé depuis plusieurs semaines en soins intensifs à l’hôpital San Raffaele de Milan.

Patron visionnaire et omniprésent, patriarche volage, actionnaire coriace, l’entrepreneur laisse derrière lui EssilorLuxottica, géant mondial de l’optique dont la taille – 180 000 salariés, 18 000 points de vente, 21,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et plus de 60 milliards en Sac – a pris part. une nouvelle dimension depuis sa dernière victoire, l’absorption de GrandVision en fin d’année dernière. Aux batailles, Leonardo Del Vecchio n’a pas perdu grand-chose : une illustration en cinq points.

1. Une jeunesse modeste et orpheline

1. Une jeunesse modeste et orpheline

L’histoire a été racontée des milliers de fois, et pour cause : la carrière de Leonardo Del Vecchio est digne de Cineccita. Né à Milan en 1935, il était le cadet d’une fratrie de quatre dont le père, marchand de fruits et légumes, est décédé quelques mois avant sa naissance.

Placé par sa mère dans un orphelinat, il travaille dès l’âge de 14 ans tout en poursuivant ses études, puis entre dans une usine qui fabrique des lunettes. Formé à la ferronnerie, maîtrisant le graphisme et le design, il enseigne lors des cours du soir à l’académie de Brera (Milan), il s’installe finalement dans le Trentin-Haut-Adige, à la frontière du ‘Lichtenstein. Nous sommes en 1961, l’Italien de 26 ans va mettre à profit toutes ses expériences pour lancer un petit atelier de montures de lunettes à Agordo, où l’entreprise est toujours basée.

2. Un visionnaire

2. Un visionnaire

Leonardo Del Vecchio a-t-il déjà prédit que les verres augmenteraient avec la vie ? Quoi qu’il en soit, le jeune travailleur se révélera être un entrepreneur exceptionnel, travaillant d’abord comme sous-traitant puis lançant sa propre marque pour conquérir le marché mondial.

Deux aperçus décisifs conduiront son groupe à la tête de son secteur : le fabricant de lunettes est le premier convaincu qu’il veut appréhender la chaîne de bout en bout, afin de contrôler les prix et les prix du produit. Poussée par la croissance du marché, l’entreprise grandit et rachète, par intégration verticale, l’artisanat qui lui manquait – une logique qui découle aussi du rapprochement avec le français Essilor, spécialiste des verres optiques.

Deuxième coup de génie : les lunettes ne sont pas seulement un outil pratique, elles sont aussi un accessoire de mode. L’accord de licence conclu en 1988 avec Giorgio Armani inaugure un grand nombre de collaborations avec la haute couture (Chanel, Dolce & Gabbana, Prada) et place ses créations sur les podiums des défilés de mode. Parallèlement, Leonardo Del Vecchio réussit son pari de faire revivre Ray Ban, une marque iconique tombée en désuétude, dont le rachat en 1999 et le positionnement par le nouveau haut de gamme ont couronné son implantation aux Etats-Unis.

3. Patron omniprésent…

3. Patron omniprésent...

Toujours président d’EssilorLuxottica à la fin de sa vie, Leonardo Del Vecchio n’a jamais quitté les rênes de son groupe, et est revenu aux commandes en 2014 après avoir quitté les fonctions opérationnelles pendant une décennie. Luxottica se trouvait alors dans une situation difficile après avoir échoué sa première tentative de rejoindre Essilor, qui devait réussir cinq ans plus tard.

Patron paternaliste, autoritaire et imprévisible, l’entrepreneur fait valser les dirigeants comme des quilles. « Ça change les managers autant que ça change les femmes », dit le mot juste à propos de celui qui a eu six enfants issus de trois unions. La valse a culminé en 2016, période durant laquelle trois directeurs généraux se sont rejoints en dix-sept mois.

4. …et stratège hors pair

4. ...et stratège hors pair

Il y a eu des intuitions brillantes, et des manœuvres pour y parvenir. Grand adepte de la croissance externe, Leonardo Del Vecchio a souvent réussi à se retrouver seul à la tête, même lorsque son groupe a fusionné « entre égaux » avec le français Essilor en 2018.

Trois années de guerre ouverte contre Hubert Sagnières, le directeur général délégué, l’ont amené à son objectif : le contrôle d’EssilorLuxottica, dont il détenait 32,08 % via sa participation dans Luxembourg Delfin. En mai 2021, il nomme Francesco Milleri, un collaborateur très proche, à la direction générale ; Hubert Sagnières a quitté le groupe il y a quelques mois.

Capitaine à bord de son navire, l’Italien aime aussi se mêler des autres. Actionnaire vocal, il n’a pas hésité à peser sur des options stratégiques voire à tenter des coups, comme dans Mediobanca, la principale banque d’affaires italienne, qui est progressivement devenue l’actionnaire de contrôle (18,9%) en choisissant la discrétion. les titres – des méthodes qui rappellent, de ce côté-ci des Alpes, un certain Vincent Bolloré. Via Delfin, Leonardo Del Vecchio détient également des parts dans la compagnie aérienne luxembourgeoise Luxair (13%), l’assureur Général (9,8%), Unicredit (2%) et la foncière française Covivio.

5. Une succession très (trop) ouverte

5. Une succession très (trop) ouverte

Six enfants, donc, et trois épouses, remariage compris. L’équation de la succession de Leonardo Del Vecchio, dont l’héritage est estimé à 24,7 milliards d’euros par Forbes, promet de ne pas être résolue. Notamment parce que sa deuxième (et quatrième épouse), Nicoletta Zampillo, avec qui il s’est remarié en 2010 après neuf ans de séparation, semble décidée à peser sur l’empire.

Rouage essentiel du groupe selon la presse italienne, c’est elle qui a imposé Francesco Milleri, le directeur général d’EssilorLuxottica, à la barre. Surtout, la mort de Leonardo Del Vecchio lui donne ce qu’elle attendait : 25% de la holding Delfin, dont elle hérite selon les instructions de son mari. Un actionnariat qui lui était réservé par une augmentation de capital en 2014, et qui obligeait les enfants à réduire leur actionnariat pour n’en détenir que 12,5% chacun.

Une défaite pour les deux héritiers toujours en place dans le groupe ? « Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’influence de ma famille, nombreuse et multiple, que j’aime complètement et intensément de la même manière », s’est défendu le patriarche il y a quelques années, sans toutefois montrer la moindre hâte à passer. .