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INTERVIEW – L’enquête « French Fractures », que la Fondation Jean-Jaurès réalise en collaboration avec Ipsos, révèle notamment qu’une petite majorité de Français se disent prêts à « mourir pour défendre leurs valeurs ». Le directeur des études de la Fondation revient sur ces résultats.

Jérémie Peltier est directeur d’études à la Fondation Jean-Jaurès. Il est l’auteur de La fête est-elle finie ? , éd. de l’Observatoire, octobre 2021.

JE VAIS LES MONTRER. – L’étude « French Fractures » réalisée par Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès montre qu’en réponse à l’affirmation « il y a des valeurs pour lesquelles il faut mourir », une – courte – majorité de Français (52%) est d’accord. . Comment interpréter ce chiffre ? Le retour à l’individualisme contemporain et à la perte de sens est-il une erreur ?

Jérémie Peltier. – Ce chiffre peut surprendre dans une époque qui tend à s’enfermer dans sa sphère personnelle et où le sens du collectif semble s’être détérioré au fil des années dans un contexte de paresse accrue depuis la crise sanitaire. Cependant, ce chiffre peut être analysé de quatre manières. D’un côté, avec la guerre en Ukraine, les Français sont les témoins assis devant leurs écrans de braves individus capables de prendre les armes pour défendre leur pays, comprenant en même temps que rien n’est gravé dans le marbre qui agit pour la paix à travailler. dans notre société depuis plusieurs décennies. Ainsi, 64% des Français pensent que dans les mois à venir, une guerre mondiale pourrait très bien se produire. Le taux élevé des Français considérant qu’il y a des valeurs qui valent la peine de mourir pour défendre peut donc être compris comme une sorte de figure de « sensibilisation » dans un contexte de guerre où chacun peut être amené demain à défendre son pays.

Par contre, si je me permets la comparaison, c’est un peu comme l’écologie et la lutte contre le réchauffement climatique : la majorité des Français sont d’accord qu’il faut agir, ils sont conscients de la gravité des problèmes et savent quoi faire . changer un certain nombre de nos habitudes et modes de vie. Mais si vous pouvez éviter de vous lancer tout seul dans les modifications à apporter, c’est préférable. C’est un peu la même chose ici en ce qui concerne les valeurs : « C’est bien de mourir pour défendre ses idées, mais si les autres peuvent d’abord donner l’exemple, tant mieux. Une troisième raison se trouve également dans la recherche de l’héroïsme dans une époque qui a besoin d’admiration. En effet, à quel moment des dernières décennies les Françaises et les Français ont-ils pu exprimer une forme d’« héroïsme » ? Qui sont les individus qui inspirent l’admiration par des actes héroïques ? Evidemment, il y a quelques exemples (on pense à Arnaud Beltrame, les pompiers cet été, à tous ces étrangers qui ont secouru les sinistrés dans la salle du Bataclan le soir du 13 novembre ou qui ont tenté d’arrêter le terroriste dans son camion lors de la 13 attaques). Agréable). Mais ces moments sont très rares. D’où le fait que nous ayons cette figure qui nous surprend spontanément, une sorte de figure sombre du patriotisme et de l’héroïsme qui ne demande à s’exprimer que si l’occasion se présente.

La défense des valeurs doit donc aussi s’entendre comme la défense d’un mode de vie et d’un mode de vie que les Français estiment mis à mal par les différentes évolutions de la société ces dernières années.

En revanche, l’un des chiffres surprenants se retrouve parmi la jeune génération : si 52 % des Français sont prêts à mourir pour défendre certaines valeurs, c’est le cas de 61 % des moins de 35 ans, sans doute les les plus touchés par l’incapacité d’admirer. héros modernes qui ont tendance à nous manquer. Enfin, quatrième raison, il faut garder à l’esprit l’image globale que les Français ont de l’état de notre pays : un pays en déclin (75% des Français le pensent) qui évolue vers trop de prospérité (63 % des Français). le pensent) où l’autorité est une valeur trop souvent décriée (83%) et dans laquelle « on ne se sent plus chez soi comme avant » (62%). La défense des valeurs doit donc aussi s’entendre comme la défense d’un mode de vie et d’un art de vivre que les Français estiment mis à mal par les différentes évolutions de la société ces dernières années : 7 Français sur 10 s’en inspirent de plus en plus . plus dans sa vie que les valeurs du passé. Ce sont aussi ces « valeurs du passé » pour lesquelles ils sont prêts à mourir à mon sens.

Dans le détail, on apprend que 65% des managers sont d’accord avec cette affirmation contre 51% des ouvriers. Cependant, sont-ils prêts à « mourir » pour les mêmes valeurs ? Va-t-on assister à un regain de patriotisme chez les dirigeants ou à un goût plus prononcé pour le signal vertueux ?

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Vous avez raison, c’est un fait intéressant dans cette enquête. Je crois qu’il s’agit avant tout d’une illustration du différentiel d’engagement et d’intérêt pour les affaires publiques qui existe aujourd’hui entre les classes privilégiées et les classes populaires. En effet, on sait que les dirigeants se démarquent du reste de la population par leur plus grande attirance pour la politique, le vote, les affaires publiques en général. Et on voit dans notre sondage que plus intéressé par la politique, plus prêt à mourir pour défendre des valeurs, comme l’a très bien montré Milan Sen dans une note récente. Cette plus grande propension des dirigeants à mourir pour défendre certaines valeurs, révèle ainsi une fois de plus leur plus grande « intégration » dans le grand film du débat public et des affaires publiques quand les classes les plus populaires tendent à se replier dans une sorte de « veuve patriotique ». ces dernières années, en raison entre autres de la sociabilité qui se réduit d’année en année dans un contexte de valorisation de sa sphère personnelle. Ainsi, au fil des années, la conscience de classe et les socialités qui l’accompagnent sont sans doute devenues plus importantes chez les cadres que chez les moins privilégiés, comme si l’un des groupes avait toujours quelque chose en commun à défendre quand l’autre groupe n’était rien de plus. une somme d’individus.

Cette explication liée à la plus grande « conscience de classe » des dirigeants qui se traduit par une plus grande propension à mourir pour défendre certaines valeurs est illustrée par la différence entre les sympathisants du RN et ceux de la Reconquête : quand les sympathisants du RN (plus populaires) ne sont que 48% à estimer qu’il y a des valeurs pour lesquelles on peut mourir pour défendre, c’est le cas de 66% des sympathisants de la Reconquista (plus fortunés et bourgeois). Quand les premiers n’ont plus grand-chose à défendre collectivement, c’est encore le cas des seconds.

Plus on se sent « dans le film » et intégré au jeu politique, plus on se sait appartenir à un groupe, et plus on a envie de le défendre.

Autrement dit, il est plus facile d’accepter de mourir pour défendre ses valeurs quand le sort des autres nous intéresse toujours et quand on a le sentiment d’appartenir à une communauté. C’est ce qu’illustre très bien un autre chiffre de l’enquête sur la confiance envers les autres : quand 56% des managers considèrent qu’ils ne sont jamais assez prudents dans leurs relations avec les autres, c’est le cas de 84% des travailleurs. Plus on se sent « dans le film » et intégré au jeu politique, plus on a conscience d’appartenir à un groupe, et plus on a envie de se défendre.

En revanche, un quart des Français (26%, +8 points en un an) pensent que le recours à la violence peut parfois se justifier. Est-ce un héritage de la tradition révolutionnaire française ou le sentiment croissant que les solutions ne viennent plus de la politique ?

C’est en tout cas le signe d’une société qui est plus nerveuse que fatiguée en ce moment, qui a le sentiment de vivre dans un environnement de plus en plus violent, qui se détériore de jour en jour et dont le seul recours peut être l’usage de la violence pour se défendre et se protéger : 89% des Français ont le sentiment de vivre dans une société violente et 87% estiment que la violence dans la société augmente beaucoup, avec une forte peur des agressions dans l’espace public. Le sentiment d’appartenance à une France en colère augmente (31 % en 2021 contre 36 % aujourd’hui) et la proportion de Français estimant que la police use souvent d’une violence excessive diminue (55 % il y a deux ans). 43% aujourd’hui). Même si l’image des responsables politiques en général progresse un peu par rapport aux années précédentes (bénéficiant notamment de la gestion de la crise sanitaire), les diverses actualités qui ont structuré l’actualité ces derniers temps (on pense notamment à Nantes) n’abîment en rien . cas le sentiment que la politique est incapable d’endiguer cette violence.

L’autre élément d’explication concernant ce recours à la violence légitime est aussi à chercher du côté de la crise des « gilets jaunes » ou des violences en Corse, par exemple après la mort d’Yvan Colonna : les Français ont compris cette violence. permis d’obtenir rapidement satisfaction ou réparation. Pour les premiers, les violences ont donné lieu à de nombreuses primes et exonérations fiscales. Pour le second, il permit le transfert vers l’Ile de Beauté de deux prisonniers. Ainsi, au-delà d’être justifiée, la violence est surtout de plus en plus perçue comme efficace pour obtenir ce que l’on veut, contribuant à la banaliser de plus en plus et à rendre la politique de moins en moins centrale.